Les enquêtes de l'inspecteur Marc Fish

Roman policier

posté le 16-12-2018 à 17:01:27

Les fous de la nacelle

 

    

 

        

        

 

          Germain Piéton

 

 

       Les fous de la nacelle


                                                          

                                                     


                                                           Chapitre 1



L'inspecteur avait la particularité de temps en temps, quand il était très fatigué de commencer et de finir certaines de ses phrases par le même mot. Si ses anciens collègues n'y prêtaient plus guère attention, les nouveaux eux par contre, étaient toujours surpris.

 

Le poste d'Athénien sur Orzolle se situait dans la région des coteaux de Plantain, connue pour son vin certes renommé, le fameux et jamais égalé Château du Plantain cuvée Robespierre de mille neuf cent soixante-neuf, mais aussi pour son sol nourricier exceptionnel, puisqu'il est d'un côté Silico-graveleux avec un sous-sol granitique particulièrement riche en manganèse et de l'autre, de terrain calcaire limono-argileux.

 

Mais est-ce vraiment le moment de parler œnologie devant un homme pendu par la langue ?

 

Marc Fish, de son mètre soixante-quinze, les yeux levés vers la branche du chêne qui avait accueilli sûrement les derniers cris du langué, mâchonnait comme à son habitude, sa paille jaune, tout en marronnant.

 

Étienne Jaffry, son stagiaire depuis deux mois, se tenait à ses côtés et ne pipait mot, respectant par cette attitude le cheminement de la pensée de son chef.

 

Édouard quant à lui, reniflait le pied du chêne en remuant la queue, grattant frénétiquement le sol, rendu très sec par le manque de pluie.

 

La terre ainsi projetée venait mourir sur les pieds de son maître, perdu dans ses pensées, la tête toujours levée vers le langué.

 

Celui-ci, sûrement las d'être pendu, se décrocha de sa langue pour venir s'écraser aux pieds de l'inspecteur.

Un périmètre de sécurité avait été établi autour du chêne immédiatement après que Jérôme, dit « « le Cheucheu » », eut informé les autorités de sa macabre découverte. L’inspecteur s'approcha de Jérôme et le dévisagea avec insistance pour ne rien oublier de son visage.

- Dites- moi mon ami, quelle heure était-il quand vous avez posé vos yeux sur le langué, dites-moi ?

- Pach loingg dé chi cheure et demi !

- Avez-vous remarqué un véhicule, un cheval, un vélo, une mobylette, un homme, un avion ?

- Nonch pas dé cha, à rien dé toucha !

- Je vous remercie Jérôme !

- Pourquoi toutes ces questions... Chef ?

- Regarde sur le sol, il y a les traces d'un cheval, mais aussi deux marques de roues de mobylette, ainsi que des pas d'un homme chaussant du quarante et un ou du quarante-deux. Un avion est passé, comme il est coutume de le faire ici avant janvier, entre sept heures quarante-neuf et huit heures trente au-dessus de ses vignes, pour pulvériser un produit qui détruit les parasites ainsi que les œufs qui auraient élu domicile dans les aspérités des pieds de vigne. Tiens, regarde !

- Alors là chef… Chapeau, et quel est le nom de l’assassin ?

- Très drôle stagiaire Étienne, très drôle !

Les spécialistes des sciences forensiques étaient maintenant à pied d’œuvre, et effectuaient divers prélèvements, ainsi que des relevés d'empreintes sur le sol. Le docteur Védiline Swiff, de son côté, auscultait la victime avec méticulosité. Elle appuyait de temps en temps à l'aide de son menton sur le dessus de son sein gauche, pour mettre en fonction son dictaphone. Ayant fini avec la partie face de la victime, elle le retourna sur le ventre. Son attention fut immédiatement attirée par une tache de sang entre les deux omoplates. Découpant méthodiquement les vêtements, elle mit à jour un trou d'un centimètre et demi.

- Inspecteur Fish !

- Oui, Docteur Swiff !

- Ce pendu à première vue n'est pas mort des suites de sa pendaison, d'ailleurs, pendu, il ne l'a jamais été.

- Pourriez-vous, je vous prie, être un tout petit plus précise ?

- Mais avec plaisir inspecteur. Pourriez-vous dans ce cas, passer en fin de soirée... Non, disons plutôt demain matin, là, je vous donnerai les résultats de l'autopsie.

L'inspecteur sourit. Il avait l'impression qu'à force de regarder trop de séries policières, les médecins légistes ressemblaient plus que nature, à leur propre caricature.

Néanmoins, le docteur Swiff, en plus d'être agréable à regarder, était hautement compétente dans son domaine. Elle l'avait d'ailleurs, de nombreuse fois aidée à résoudre des affaires, grâce à son obsession du moindre détail.

- Inspecteur... Sans vouloir vous commander, pourriez-vous, je vous prie demander au photographe de faire quelques clichés du tronc de l'arbre, ainsi que des premières branches... Je vous remercie !

- Étienne, avais-tu remarqué que la terre était légèrement jaune, comme ma paille ?

- Inspecteur, avant de vous répondre, j'aimerais vous poser une question.

- Mais je t'écoute...

- Pourriez-vous me dire comment vous êtes arrivé à déduire une fourchette horaire pour le passage de l'avion au-dessus des vignes ?

- En lisant hier le Quotidien du matin, qui en informait ses lecteurs, tout bonnement !

Maintenant, réponds je te prie à ma question.

- En premier qu'elle est grosse, de couleur jaunâtre, mais aussi que sa présence est surprenante en ce lieu.

- Bien Stagiaire Étienne, bien ! En vérité, cette roche calcaire que tu as sous les yeux, est une pierre de Bourgansac. Elle a fourni l'essentiel du matériau de construction de la région. Sa présence en ce lieu n'est donc pas étonnante, mais ce qui l'est plus par contre, ce sont les marques presque parallèles, qui entourent sa partie gauche.

Approche-toi, et regarde un peu plus attentivement. Il y a des traces de cordes que l'on a fait coulisser dans ces deux petites failles. As-tu ta loupe ? Il me semble voir quelques fils de cordes. Tu vas les prélever, puis nous allons les faire analyser. Après tout, peut-être ont-elles été achetées dans la région... ?

Tu vois cette paire de mini- jumelles autour de mon cou, dont je ne me sépare que très rarement, et bien, elle me permet certes, de regarder les oiseaux et d'étudier leur mode de vie, ce qui est une de mes nombreuses passions, mais aussi parallèlement, dans le cadre de mon travail, d'observer de loin certains suspects lorsque je suis en planque. As-tu remarqué, que dans les grandes villes, les gens ont de plus en plus tendance à marcher en regardant leurs pieds et à ne plus relever leur tête ? C'est bien dommage, car les nuages peuvent nous renseigner bien souvent sur notre état physique et moral.

- Vous pourriez être plus clair... Chef… ?

- Plus tard, chaque chose en son temps. Pour l'instant, lève la tête, et regarde ce geai des chênes perché sur la cime de son arbre. Et bien vois-tu, ce n'est pas sa place habituelle. En général, il se trouve près de son nid, c'est à dire, sur les premières branches. Baisse les yeux maintenant, et observe par terre ces brindilles, ces rameaux, ainsi que cette terre tapissée de racines qui ont été piétinées. D'après toi stagiaire Étienne, que peut-on en déduire ?

- Heu… Que c'était son nid ?

- Exact ! Donc, vu que cette nuit a été calme, j'entends par là, qu'il n'y a pas eu de vent fort, pouvons-nous d'après-toi en déduire, que quelqu'un l'a fait tomber en y montant ? Si oui... Pourquoi... hein… Pourquoi ?

- Je ne vois pas chef !

- Cet oiseau vois-tu, fait partie des rares espèces qui thésaurisent, c'est-à-dire qui stockent de la nourriture, glands, faines, pour l'hiver et le printemps...

- Oui chef !

- Mais... Que remarques-tu de spécial parmi ce nid ?

- Heu... Je dois avouer chef que, que je ne vois rien ?

- Enfile ta paire de gants, prends ta loupe ainsi qu'un sachet plastique. Bien, maintenant, mets-toi à genoux en faisant attention de ne rien déranger des débris répandus sur le sol. Concentre-toi, et prends ton temps. Observe de nouveau attentivement le nid pendant que je vais de mon côté inspecter les environs.

L'inspecteur sortit une boussole de la poche intérieure de son pardessus, tout en se dirigeant vers le nord.

Il compta cinquante-cinq longs pas, s’arrêta net, puis fit un demi-tour. Il remonta le col de son pardessus, tout en portant sa paire de jumelles à ses yeux. Il pouvait, de là où il se trouvait, c'est-à-dire sous un immense olivier, voir toute la scène du crime. Son regard fut attiré par la démarche zigzagante d'Édouard. Celui-ci, perché sur ses courtes pattes, la truffe au ras du sol, furetait çà et là, donnant l'impression d'être sur la piste d'un indice, voire, d'une preuve indiscutable, qui allait permettre à son maître bien aimé, de résoudre rapidement cette nouvelle énigme. Soudain, il stoppa net sa progression, pour se mettre en arrêt à un mètre du chêne. Il resta ainsi deux minutes, puis il se mit à gratter la terre avec ferveur. L'inspecteur fit un zoom sur les pattes de son compagnon.

- Fichtre, mais... Fichtre !

Il ne lui fallut qu'une demi-minute pour dévaler la pente et se retrouver au pied de l'immense chêne.

- Je vois mon petit compagnon, que tu ne manques pas de ressources... ! Étienne, viens voir ce qu'Édouard a trouvé... Étienne !

Toute l'équipe était maintenant autour du trou creusé par Édouard, et pouvait constater qu'il venait de mettre à jour non pas un indice pouvant aider son maître bien-aimé, mais une énorme truffe.

- Je suis prêt à parier un kilo de cacahuètes que j'irais donner en main propre aux éléphants du zoo de Fersac, que c'est une melanosporum !

Cette truffe pèse à mon avis à vue de nez, au bas mot, pas loin du kilo, voir même plus. Docteur Swiff... Pourriez-vous m'aider à mettre à jour cette merveille ?

- Inspecteur, croyez-vous sincèrement que j'ai le temps de jouer les trufficultrices ?

- Mais docteur Swiff, par tous les chiens de Mésopotamie, vous rendez vous compte que cette truffe est exceptionnelle, son poids, sa grosseur, et donc sa valeur marchande, risquent d'être du jamais-vu dans cette région, voire dans tout le pays ! Laissez tomber votre langué, et venez vivre un moment unique avec nous !

- Désolé inspecteur, mais si vous voulez un rapport d'autopsie pour demain matin, il faut que je m'y attelle de suite. Demandez plutôt à Bernard Antrêche de vous aider, son hobby est la paléontologie, il a donc l'habitude de faire des fouilles sur le terrain. Vous verrez, il a tous les ustensiles nécessaires dans son véhicule... Désolée !

Bernard Antrêche déposa sa caisse en bois des indes à côté de l'inspecteur.

- Bien, alors, comment allez-vous procéder ?

- Inspecteur, nous pourrions commencer par dessiner un contour sur le sol, puis creuser légèrement, afin de dégager un bloc contenant cette magnifique et merveilleuse truffe. Une fois celle-ci dégagée, à l'aide de ces petites truelles, nous enlèverons le surplus de terre qui l'encombre.  Là, nous finirons le travail au pinceau.

- Cela est parfait !

- Inspecteur… Inspecteur, j'ai trouvé des cheveux humains !

- C'est bien Étienne, mets le cheveu blanc dans un sachet et le noir dans un autre !

- Co... Comment saviez-vous ?

Antrêche et Fish se regardèrent et eurent un sourire complice.

- C'est tout moi à son âge !

L'extraction de la truffe et son nettoyage complet venaient de prendre fin. Elle trônait maintenant telle une reine sur le couvercle ciselé de la caisse, dominant de sa beauté, ses deux adorateurs à genoux.

- N'est-elle pas splendide ?   

- Inspecteur… Inspecteur Fish… Je ne voudrais pas déranger ce moment mystique, mais il me semble que vous êtes rémunéré pour résoudre une enquête ?

- Monsieur le Commissaire, vous ici ?

- Et oui, comme quoi ? Je viens d'être informé de votre ahurissante découverte, par notre cher Labastide, qui comme d'habitude, est le premier informé de tout ce qui se passe. Vous connaissez mon instinct naturel qui me porte quoi que je fasse vers les nourritures terrestres, alors dès que j'ai eu vent de votre découverte, mes papilles gustatives m'ont dicté de venir derechef voir comment avançait votre enquête sur le langué. Mais voyons avant tout cette sublime melanosporum.

Par tous les ventrèches du père Constant, mais elle ne pèse pas loin d'un kilo deux cent cette monstresse !

- Venez à nos côtés monsieur le commissaire. Prenez place, et humons ce fumet en regardant ce spectacle unique que nous donne dame nature... Allez, venez !

- Inspecteur... J'ai fini le travail que vous m'aviez confié !

- Pose tes sachets, et viens à nos côtés vivre ce moment exceptionnel, que peut être tout comme nous, tu ne vivras jamais plus.

Le tableau ainsi constitué valait le détour et méritait d'être immortalisé, ce que fit le docteur Swiff à leur insu.

La séance des adorateurs de la truffe prit fin. Se relevant avec une certaine difficulté, le commissaire Frémont fit le simulacre d'épousseter la terre qui avait adhéré à l'emplacement de ses genoux.

- Prier devant une truffe n'est plus de mon âge Fish !

- Ni du nôtre, pas vrai Antrêche ?

- Messieurs, si nous retournions à ce pour quoi nous sommes normalement payés, c'est-à-dire essayer d'élucider ce meurtre, mais surtout comprendre les motivations qui ont poussé l'assassin à se donner autant de mal pour le mettre en scène. Chaque élément relevé sera comme d'habitude, important, alors, dit au photographe de me faire des prises de vue de loin et sous tous les angles. Qu'il me situe dessus les points cardinaux, ainsi que la position exacte du soleil et du vent.

Je veux une analyse photographique, ainsi qu'une recherche pointue sur toutes les écorces du chêne. Il se pourrait que l'assassin ou les assassins y aient laissé des indices. Inspecteur... Maintenant à vous de jouer, je ne viendrai plus vous importuner et encore une fois bravo à Édouard. Ah oui, encore une petite chose, vous devriez faire des recherches sur ses parents, car si ma mémoire ne me joue pas des tours, il me semble que vous m’aviez dit à l'époque, avoir été le quérir vers Saint Ernimie ? Contactez là-bas Jacques Goulbier, le trufficulteur, c'est un homme passionné que je connais de longue date. Envoyez-lui une ou plusieurs photos de votre découverte, cela le fera rêver. Allez messieurs, bon courage, et à la revoyure !

- Inspecteur, j'espère que nous garderons encore longtemps notre bon commissaire...

- Moi aussi, je l'espère du fond du cœur Antrêche.

- Vous devriez épousseter les genoux de votre pantalon chef.

- Oui, tu as raison. Mais dis-moi, après avoir prélevé tes échantillons, as-tu touché le nid ou les brindilles qui se trouvaient autour ?

- Non, j'ai fait seulement ce que vous m'aviez dit de faire, je n'ai rien bougé ni touché d'autre.

- Allons voir cela de plus près. Regarde, il y a deux marques à peine visibles qui ressemblent fortement à celles de deux genoux que l'on aurait posés sur le sol, ainsi que ceux de deux pointes de chaussures.

Notre meurtrier a donc pu déposer le corps à cet endroit, lui passer la corde sous les aisselles, avant de le hisser à environ six mètres du sol à la seule force de ses bras. Là, il s'est servi de la pierre pour accrocher la corde, afin de stabiliser le corps. Montre-moi tes échantillons… Tiens, regarde ce clou de fer-à-cheval, il a du sang sur sa tête carrée, et le docteur Swiff nous a dit tout à l'heure que la victime avait une plaie entre les deux épaules d'un à deux centimètres. Qu'en déduis-tu ?

- Que le langué n'était pas pendu par la langue, mais accroché à ce clou.

- Parfait Étienne... Parfait. Donc, l'homme ou la femme qui a hissé le corps devait être drôlement costaud vu la corpulence de la victime. Il a fallu aussi qu'il aille planter le clou avant, donc, il lui a fallu une échelle ou grimper comme le font les cueilleurs de noix de coco, c'est à dire, en se servant d'une corde, ou alors, dernière possibilité, se servir d'une paire de souliers que portent les ouvriers d'électricité de France pour grimper en haut des poteaux électriques. Ce qui me fait dire, que sur les écorces, nous devrions peut-être retrouver des traces de la corde ou des crampons, c'est parfait !

- Mais comment a-t-il ou ont-ils transporté le corps jusque-là ?

- Ma première hypothèse est que la victime est arrivée ici à pied.

- Il... Il n'était pas mort ?

- Disons que je n'ai pas trouvé de traces de pneus réellement suspectes. En plus, je ne vois pas quelqu'un transporter un cadavre sur une mobylette, donc, je me dis que le corps est peut-être arrivé jusqu'ici à dos d'homme.

- Et qu'avez-vous pour étayer cette hypothèse... Chef ?

- Mais serait-ce de l'impudence, voire de l'outrecuidance que je sens poindre dans ces paroles stagiaire Étienne ?

- Non... Non... Non-chef, je... Je ne voulais pas être…

- Ne vois-tu pas que je te taquine ? J'ai tout bonnement remarqué qu'il y avait des traces de passages de sangliers. Je serais prêt à parier un bocal de cornichons, que notre assassin les a suivis pour arriver jusqu'au chêne.

- Inspecteur, si c'est le cas, cela voudrait dire que notre homme connaissait donc parfaitement le coin ainsi que les passages qu'empruntent chaque année les sangliers ?

- Eh bé, nous ne sommes pas encore rentrés à la maison, ni sortis de la souille !

 

 

                                              Présentation de l'ouvrage 

                                        

 Si Athénien sur Orzolle, petite ville du département de l'Aude est connue pour son Château du Plantain cuvée Robespierre de 1969, elle l'est peut-être encore plus, pour héberger en son sein un inspecteur peu commun, reconnaissable à son vieux Borsalino, son duffel-coat d'un autre âge, et à sa paire de Paraboot, fatiguée par le temps. L'inspecteur Marc Fish ne savait pas qu'en découvrant un homme pendu par la langue à un chêne, il allait être amené à côtoyer une triade chinoise, une famille d'armateurs norvégiens, une comtesse, un ministre, un commissaire divisionnaire des renseignements généraux parisien, mais surtout, qu'il allait devoir affronter sa voisine, la petite bretonne du Cap Sizun....Mam Legellec.

 

                                                La suite en janvier 2019

 

Illustration Florent Barrué. 


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posté le 16-12-2018 à 16:50:41

Le trésor de Baîllon sur l'Ozeille

 

 

 

 

                Germain Piéton

 

 

 

 Les enquêtes de l'inspecteur Marc Fish

 

            

 

       Le trésor de Baîllon sur l’Ozeille

 

                                     

 

 

 

 

                                                  Chapitre 1

 

 

  

Le bureau de style Louis XVIII trônait, dos à la fenêtre de cette grande pièce froide, résonnante, comme inhabitée.

Assis sur un fauteuil de velours rouge, lui faisant face, un homme tournait une des pages épaisses d'un livre. Après avoir réfléchi quelques secondes, il leva la tête et fixa la fenêtre aux vitraux ouvragés tout en donnant d'une voix monocorde et à peine audible, une réponse brève et précise. Pour des personnes non-initiées, elle aurait pu paraître surprenante, bizarre, voire fantaisiste, mais pour lui, elle était normale. Car cela faisait maintenant dix ans, jour pour jour, qu'il faisait ce test de Rorschach deux fois par an, et le résultat était toujours le même. Il était, ni content ni triste, mais rassuré de savoir que sa personnalité n'avait pas changé, qu'il était toujours un alcoolique anonyme.

 Sa planche préférée avait toujours été celle ayant comme support une illusion d'optique basée sur des images ambiguës, telle que celle du canard-lapin. Au début, il ne voyait que le canard, cela dura deux ans, mais maintenant, il voyait les deux, mais néanmoins toujours le canard en premier.

Il faut dire qu'enfant, il refusait déjà, bien que fils de fermier, de manger de ces deux animaux. En revanche, manger de la poule ou un poulet ne le dérangeait pas. Peut-être avait-il eu cette aversion à force de voir son grand-père, celui du côté maternel, donner chaque fin de semaine un coup de bâton violent derrière les oreilles d'un lapin ? Ce rituel, quasi-immuable, consistait après l’avoir estourbi à retirer un de ses yeux, afin de faire couler son sang dans une assiette puis, d’y ajouter quelques gouttes de vinaigre, afin que celui-ci ne coagule pas, pour pouvoir préparer par la suite la sanguette.

Il aimait beaucoup son grand-père, personnage attachant, haut en couleur, joyeux et bon vivant, avec qui il allait chaque dimanche après-midi pêcher les écrevisses dans la rivière. Un samedi soir sur deux, ce dernier l’emmenait en nocturne au boulodrome, où il retrouvait ses copains de bordée. Tout cela bien sûr n’étant possible, qu’après qu’il ait eu l'accord de son épouse qui reposait paisiblement dans le cadre posé sur la cheminée. Après tout, même s'il n'en mangeait pas, la peau du lapin lui rapportait vingt centimes chaque semaine, quand le marchand de fourrures passait dans le village. Le canard en revanche ne lui avait jamais rien rapporté…à l'époque !Heureusement, les temps changent !

 Il se leva et se dirigea vers les doubles portes capitonnées de cuir. Ouvrant la deuxième, qui donnait sur une salle ou trônaient cinq fauteuils recouverts de cuir marron, il fixa la seule et unique personne qui occupait l'un deux. C'était une jeune femme qui, les genoux serrés, la tête basse, donnait l'impression d'être absorbée par la lecture d'un magazine.

- Madame, si vous voulez bien vous donner la peine !

 La jeune femme se leva et pudiquement tira sur sa jupe avec ses deux mains. C’est à petits pas feutrés, tout en tenant serré contre elle son sac, qu’elle se dirigea vers la première porte laissée entrouverte. Elle attendit d’avoir passé celle-ci pour laisser échapper d’un filet de voix à peine audible :

 - Bonjour, docteur Abuse !

                                                                      ***


  L'inspecteur Marc Fish avait ouvert en grand la fenêtre de son bureau et dégustait dans sa vieille tasse culottée, un café lyophilisé qu'Alexandre et Roger le quintal avaient eu la gentillesse de lui préparer, dès son arrivée au commissariat. Assis sur sa vieille chaise en hêtre noircie par le temps, il écoutait les yeux fermés le bruit de la rivière. Pas une seule fois elle ne l'avait trompé. Les sons qu'elle lui envoyait l'informaient indubitablement du temps qu'il allait faire.

Il n'arrivait plus à dormir, peut-être était-ce tout simplement dû à la chaleur ou à la lourdeur qui depuis quelques jours s'était installées un peu partout dans la région, risquant à tout moment de tourner en violents orages ?

Dans ces cas-là, il venait au commissariat, disait quelques mots aux agents de nuit, puis il allait s'enfermer dans son bureau. Il aimait ces petits moments tranquilles et paisibles, car il les savait éphémères. Ne prenant son service qu'à huit heures trente, il avait largement le temps de rêvasser, de laisser son esprit se perdre dans de doux rêves éveillés. Mais ce jour-là, quelque chose l'en empêchait. Il connaissait bien cette sensation bizarre, où tout à coup son corps et son esprit l'informaient qu'un événement allait arriver, qu'il devait être vigilant, se tenir sur ses gardes.

Ces intuitions ou ces pressentiments, appelez-les comme vous le voulez, l'avaient souvent bien aidé lors des enquêtes qu'il avait eu à résoudre avec son ancien coéquipier et ami, le commissaire Georges Frémont.

La dernière enquête, « Les fous de la nacelle », dénommée aussi par les habitants d'Athénien sur Orzolle « Le chêne au pendu », leur avait permis de faire la connaissance du commissaire divisionnaire Erwan Lefoll des renseignements généraux parisiens. Celui-ci ne savait pas en venant à Athénien sur Orzolle, que l'inspecteur Fish allait, grâce à son intuition et à son sens de l'observation, retrouver la nounou qui l'avait élevé jusqu'à l'âge de cinq ans et demi, et dont il avait perdu jusqu'au souvenir. Depuis, de temps en temps, il leur donnait de ses nouvelles, ou leur envoyait une carte postale des divers pays où il était envoyé en mission. Néanmoins, il n'était toujours pas revenu dans le studio qu'il avait loué à l'année à Mam Legellec, sa mamm Kouign comme il l'appelait, au grand dam d'ailleurs de celle-ci, qui commençait à avoir le blues du « bihan », comme elle le surnommait.

Le téléphone de son bureau sonna.

- Allô ! Oui ! J'arrive !

Alexandre s'approcha discrètement de l'inspecteur et lui chuchota à l'oreille :

« Donnez-lui un peu de votre temps inspecteur, c'est une personne un peu farfelue certes, mais qui a un cœur gros comme une maison. »

- Bonjour ! Je voudrais voir l'homme qui est le plus gradé de ce commissariat ! Je veux parler bien entendu du commissaire Georges Frémont, cela va sans dire !

- Il n'est pas là, car il préfère dormir chez lui, mais je peux essayer néanmoins de pallier son absence, en vous recevant dans mon bureau, afin d’écouter les raisons qui vous amènent ici à cette heure si matinale, monsieur… ?

- Éléonore Graziella Allonzo !

- Ou…i ? Je vous en prie, asseyez-vous. Que puis-je pour vous en l'absence du commissaire ?

- Voilà ! Des meurtres vont peut-être encore avoir lieu à Baîllon sur l'Ozeille.

- Ou…i... Et ?

- Eh bé, c'est tout !

- J'entends bien, monsieur Éléonore Graziella Allonzo, mais quelles sont les raisons qui vous poussent à penser cela ?

- Mais, tout bonnement parce que je suis allé consulter hier soir Bouboula Kaïfa, mon médium d'origine Zaïroise, qui a eu plusieurs visions en ma présence, ce qui est un fait exceptionnel, car cela n'arrive jamais ! Donc, non seulement, elle a eu une vision du trésor, mais aussi de deux meurtres, sans compter celle du christ inondé de lumière.

- Ou...i… Je vois, je vois, mais quel trésor ?

- Inspecteur... Comment déjà ?

- Fish, inspecteur Marc Fish.

- Vous le faites exprès, ou c'est une façon très personnelle que vous avez de questionner les pauvres hères qui se présentent à vous, démunis, esseulés, cherchant un soutien, une écoute, voire une épaule forte et musclée, pour pouvoir s’épancher et libérer la peur qui leur tiraille le ventre ? Vous ne me donnez pourtant pas l'impression d'être bête où inculte, mais il apparaît à priori, que votre ignorance de l'histoire régionale est évidente, voire même sévère. Il serait peut-être temps pour vous de combler ces lacunes

- Peut-être pourriez-vous essayer de combler ces vides et ces lacunes ? Il n'est après tout que cinq heures quarante-cinq du matin, mais peut-être, comme vous n’avez pas de montre,l'avez-vous déjà oublié ?                                                                                                                                      Permettez-moi, avant que vous n’alliez plus avant, de vous exprimer quand même l'interrogation, ainsi que l'intérêt que vous avez fait naître en moi, lorsque je vous ai vu débarquer dans le hall d'accueil.

Comprenez, que ce n'est pas tous les jours, que nous recevons dans notre commissariat une personne en robe de chambre mauve, chaussée d'une magnifique paire de babouches violettes, surplombée de deux splendides et ravissants pompons bleu turquoise et qui plus est, casquée d’une poche en plastique où pendent en toute liberté de chaque côté, une paire de boucles d'oreilles jaune fluo, digne de la grande Zaza. J’ajouterai, pour parfaire ce tableau, que celles-ci, ayant sûrement peur d’être ignorées, ne réfrènent pas leur envie de tintinnabuler constamment aux moindres de vos gestes, nous faisant entendre un bruit assourdissant de lustre de cristal. Aussi, permettez-moi monsieur ou madame, de me poser quand même quelques questions ?

- D'accord, je comprends enfin qui vous êtes ! L'homme à l'énorme truffe ! L'inspecteur au Borsalino, notre Hercule Poirot régional, celui qui a résolu l'énigme du « chêne au pendu » c'est bien cela, n'est-ce pas ?

Mais cela change tout ! Aujourd'hui est mon jour de chance, je suis vernie jusqu'au bout des ongles de mes mignons petits petons. Si j'avais su que vous étiez de nuit inspecteur, j'aurai pris le temps de m’apprêter tout autrement. Veuillez excuser cette tenue d'intérieur disons…colorée ! Mais, n'en pouvant plus, submergée par cette crise d'angoisse soudaine, étouffante dirais-je, j'avoue n'avoir point réfléchi à ma tenue vestimentaire. A mon corps défendant, je ne savais pas qu'il fallait un Dress Code pour venir dans un commissariat, fût-il celui où officie le grand et l'incommensurable inspecteur Marc Fish.

- Connaissez-vous le commissaire Frémont depuis longtemps ?

- Une trentaine d'années, peut-être plus.

- Je sais que le commissaire a travaillé à Paris à ses débuts. Est-ce là, que vous l'avez connu ?

- Oui et sans lui à l'époque, j'aurais sûrement mal tourné.

- Oui… En effet, je vois, mais… Revenons si vous le voulez bien, aux raisons de votre visite. Je vous écoute.

- Savez-vous combien il y a de sociétés secrètes, de cultes divers, de voyants, médiums, cartomanciennes, rebouteux, charlatans et autres allumés en tout genre qui ont élu domicile depuis quelque temps à Baîllon sur l'Ozeille ?

- Heu… j'avoue... Que ?

- Non, naturellement ! Vous n'avez donc pas remarqué que depuis une quinzaine de jours, il y a une recrudescence du tourisme dans notre ville, qui bien que peu perceptible à détecter à l’œil nu par le promeneur lambda, n'en n'est pas moins présente. Surtout, je vous en conjure, ne me répondez pas avec un sourire compatissant : « Mais monsieur, votre ville a un tel patrimoine architectural, un tel passé historique, qu'il est on ne peut plus normal que cela attire de nombreux touristes assoiffés de culture et ce, à n'importe quel moment de l'année. »

 En effet monsieur l'inspecteur, force est de constater que les gens veulent de moins en moins voyager idiot, ce qui, entre parenthèses, est une très bonne chose. Mais, ne voulant surtout pas que vous pensiez que je porte là un jugement péremptoire, je vous propose de venir déambuler discrètement, si cela vous est possible, dans certains endroits publics, tels que les églises, les places, les monuments, les cafés et d'ouvrir en grand vos yeux et vos oreilles.

Moi, Éléonore Graziella Alonzo ici présente, je vous certifie qu’après m'être introduite au sein de cette nouvelle population, que la chasse au trésor a bel et bien repris. Car j'ai des oreilles, moi ! Sachez inspecteur pour votre gouverne, que des dérives, ainsi que des exactions pourraient être commises par certains rapaces, qui, pressés de s'enrichir, seraient prêts à tuer père et mère pour quelques informations, fussent-elles d’ailleurs, créées de toute pièce pour la circonstance, par des escrocs et des charlatans, voyant là le moyen facile et rapide de se remplir les poches.

- Bien, Bien, bien… Bien, bien ! Alors, je vais maintenant que vous avez fini de me faire votre exposé sur la situation touristique actuelle de votre ville, ainsi que sur les futurs événements possibles qui risquent de s'y produire, répondre à ce qui était votre question.

Non, je ne connais pas particulièrement votre ville, bien que celle-ci ne soit distante que d'une vingtaine de kilomètres d'Athénien sur Orzolle. Elle se résume pour moi à une station-service où je vais prendre de l'essence, et à une grotte dénommée le capuchon du moine, où vivent deux extra-terrestres qui se consument doucement et que nous avons eu, le commissaire Frémont et moi-même, le privilège de rencontrer lors de notre dernière enquête.

- Il va donc vous falloir urgemment une prise en charge prompte et efficace. Je ne vois qu'une personne apte, vu votre caractère, à remplir cette tâche.

- Attendez, attendez, mais qui vous dit que je vais accepter ?

- Mais parce que vous n'avez pas le choix, mon inspecteur au doux sourire ! S'il y a une personne qui peut faire une prise en charge de ce genre à Baîllon sur l'Ozeille, c'est bien Maud Fortline, la patronne de la station-service. Vous verrez, c'est une femme un peu bourrue au premier abord, mais elle a un cœur, gros comme une locomotive à vapeur.

C'est elle qui m'a aidé à monter ma petite affaire quand je suis arrivée ici et qui m'a présenté Mimosa. Ne me demandez pas comment elle fait, mais elle connaît le passé de notre ville sur le bout de ses petits doigts potelés. Il faut dire qu'André, son père, en plus d'être un bon mécanicien, avait comme hobby d'archiver les journaux et les vieux manuscrits. Mais aussi, que le père d'André, Léon, qui était un passionné de livres anciens, a pendant toute sa retraite passé son temps à faire des recherches dans toutes nos bibliothèques et celles des départements limitrophes. Il chinait même chez tous les antiquaires, pour dénicher de vieux livres qui lui permettrait de prouver qu'à Baîllon sur l'Ozeille, se cache un trésor datant du XIIe siècle.

- Cette femme doit être passionnante ?

- Oh oui ! Et j'ajouterais, en plus, qu'elle ne manque pas de psychologie ni d'intuition. Vous devriez peut-être lui rendre une petite visite, car quelque chose me dit, que bien que vous soyez diamétralement opposés de caractère, vous risquez de bien vous entendre.

- Votre bouffée d'angoisse a-t-elle complètement disparu ? Voulez-vous que je vous raccompagne avec ma voiture personnelle ?

- Non, je vous remercie, je suis venue avec ma petite « motte de beurre ». Bonne journée monsieur l'inspecteur et pensez à aller vous raser avant de prendre votre vrai service.

 L’inspecteur attendit qu’il eût passé la porte du commissariat et fait démarrer sa voiture, pour quitter son bureau. 

- Dites messieurs, vous le ou la connaissez ?

- Inspecteur, je crois qu'il va vous falloir sortir un vendredi ou un samedi soir, pour découvrir un des endroits des plus surprenants qu'il soit à la sortie de Baîllon sur l'Ozeille au lieu-dit :« Trois chemins ».

- En voilà bien des mystères ! Messieurs, je vais aller me raser, puis j’irai promener Édouard. J’en profiterai pour aérer mon cerveau, avant d’aller le remplir le plus tôt possible, de culture régionale.

 L’inspecteur monta dans sa cocotte et tout en marronnant tourna la clé de contact :

« Quelque chose me dit que je ne vais pas tarder à revoir ce drôle d’olibrius ! » 



                                                    Présentation de l'ouvrage

 

Il faut avouer que jusqu'à maintenant, lors de ses enquêtes, l'inspecteur Fish n'avait eu qu'à trouver des meurtriers qui avaient déjà homicidé, ou des voleurs qui avaient déjà volé... Oui ou non ? Et bien là, pour la première fois, il allait essayer de trouver des futurs meurtriers qui n'avaient pas encore homicidé, et un trésor datant du XIIe siècle, qui n'avait peut-être jamais existé. N'est-ce pas là, un défi à sa mesure ?

En parallèle, après avoir reçu un personnage haut en couleur du nom d’Éléonore Graziella Alonzo, il allait aller en Suisse romande, résoudre avec l'aide de son ancien collègue Louis-René Chagnieu, devenu commandant de gendarmerie, une énigme vieille de cinquante ans. 


                                                    La suite en janvier 2019



 Illustration couverture : Florent Barrué. 



Le code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L.122-5° et 3° a, d'une part, que les << copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privés du copiste et non destinées à une utilisation collective>> et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, << toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit cause et illicite>> (art L 122-4)

Cette représentation ou reproduction par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L335-2 et suivant le Code de la propriété intellectuelle
 


 
 
posté le 16-12-2018 à 16:41:27

L'assassinat de la dame des angles

           

 

 

 

 

             Germain Piéton

 

 

  Les enquêtes de l'inspecteurMarc Fish

 

 

    L'assassinat de la dame des angles

 

 

 

 

 

 

 

                                         

 

 

                                                    Chapitre 1

 

 

 

 

Nous étions à trois jours de la veille de Noël. Un froid brutal et glacial venait de surprendre toute la population, peu encline à connaître un tel temps, même à cette période de l’année. Du coup, les attitudes et comportements des Montreausiens avaient brusquement changé. Ceux-ci, d’ordinaire peu pressés, s’étaient tous mis à marcher d'un bon pas, donnant l'impression de s'être donné le mot. Cela eut pour effet d’amener un sourire sur les lèvres de la vieille dame, qui pensa : « si seulement je pouvais les imiter pendant quelques mètres… Hi ! Hi ! »

Combien d'hivers avait-elle vécu…trop assurément, car il lui arrivait encore d'aller de temps en temps à l'église pour demander au tout puissant de mettre fin à ses souffrances. Relevant la tête, elle vit poindre au loin, sur le grand terrain vague qui n'en finissait pas de s'allonger, sa petite maison, isolée de tout.

Courage Lilia, se dit-elle, encore une bonne dizaine de minutes et tu seras bientôt assise douillettement dans ton fauteuil, près de ton poêle à charbon…

 

                                                       ***

                                                                         

La nuit ayant été plus que glaciale, toutes les maisons de Montreau Saint Exes s’étaient tout d’un coup considérablement refroidies. Mais, la plus froide de toutes devait être sans conteste celle de la vieille dame, dont le poêle s’était éteint pendant la nuit. Réveillée dès l’aube par l’air glacé qui régnait, elle s’était levée pour le remettre en marche et redonner ainsi une température convenable, pour recevoir ses invités du petit matin. Désirant être pimpante pour leur arrivée, elle n’attendit pas que celle-ci se soit réchauffée pour aller faire sa toilette et se pomponner.

S’il y a un moment qu’elle affectionnait particulièrement depuis toujours, c’était celui du petit déjeuner.  Peut-être, parce qu’il lui rappelait son enfance, quand la cuisinière lui préparait en cachette, avant qu’elle ne parte à l’école, ce qu’elle nommait : « la pâtée à Médor ». La préparation était simple et permettait de ne pas gâcher le pain rassis de la veille ou de l’avant-veille. Il suffisait de casser quelques carrés de chocolat, de les déposer au fond du bol, puis d’y déverser dessus du lait chaud tout crémeux. Une fois mélangé, on obtenait un merveilleux chocolat tout moussu. Il suffisait d’y ajouter quelques petits morceaux de pain rassis, un morceau ou deux de sucre et la pâtée était prête à être dégustée.  

Les deux mains posées sur son bol vide, perdue dans ses pensées, elle n’entendit ni toquer, ni la porte d’entrée s’entrouvrir.  

- Bonjour Mrs Botticelli !

- Entre mon garçon, entre vite avant que le froid n’arrive jusqu’à moi et me transperce les os.

Que me vaut l'honneur de ta visite ? Pardon, Jérémy :  why are you making me the honor to pay me a visit ?

- Mais, vous faites des progrès de jour en jour Mrs Botticelli ?  Il ne vous reste plus maintenant qu’à travailler un accent anglais.

Dites-moi, lequel désireriez-vous avoir ? le Queen's English, c’est-à-dire celui de l'aristocratie anglaise, le Cockney, accent populaire à Londres, l'Indian English, ou peut-être tout simplement le célèbre accent de Madame Hyacinth Bucket, pardon… Bouquet !

- Quel accent me vois-tu prendre Jérémy ?

- Celui de l'aristocratie Mrs Botticelli...n'êtes-vous pas une descendante directe d'un des peintres les plus importants de la Renaissance italienne ?

- C'est ce que mon père me répétait constamment. Mais, savais-tu que le papa d’Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, qui était le vrai nom de famille de mon ancêtre Sandro Botticelli, n'était qu'un modeste et simple tanneur ?

- Non !

- Eh bien maintenant tu le sais. Mais après tout, s'il te plaît de faire de moi une vieille aristocrate anglaise, j'avoue être déjà prête physiquement pour ce rôle…Hi ! hi !

- Mrs Botticelli, do you want to make a party of Belote ?

- Une partie de belote ! Yes my dear, with great pleasure.

- Mrs Botticelli, vous n'êtes peut-être pas encore une aristocrate anglaise, mais pour moi vous êtes une Queen.

- Jérémy, ne voilà-t-il pas maintenant que tu me fais rougir, tu n'as pas honte !

Tiens, comme tu te trouves près de la gazinière, pourrais-tu je te prie fermer le gaz sous la casserole de lait. Tu as vu, j’ai acheté un anti-monte-lait, comme cela je sais maintenant quand il bout, car il piétine dans la casserole et fait le petit bruit que tu entends, mais surtout mon lait ne déborde plus comme avant. Je trouvais cela de plus en plus dangereux, car en coulant il éteignait le gaz, ce qui aurait bien fini un jour où l’autre par m'asphyxier.

On toqua de nouveau à la porte.

Amélie ! Entre ma chérie et viens prendre ton petit déjeuner ! Mais tu m’as l'air complètement frigorifiée ? Je vous ai préparé ce matin un cake au beurre et quelques petites brioches à la praline dont vous raffolez, asseyez-vous et commencez à les déguster pendant que je vous prépare votre chocolat crémeux et moussu…

Elle referma la porte doucement, puis écarta un des rideaux pour voir ses deux petits soleils du matin s'éloigner main dans la main en direction du lycée. Perdue dans ses pensées, elle leur fit machinalement un petit au revoir discret.

Elle sentit tout à coup son corps se refroidir et des frissons la parcourir. Rassemblant les quelques forces qui lui restaient, elle rapprocha avec difficulté son lourd fauteuil du poêle. Confortablement assise, elle tourna la tête vers la fenêtre tout en portant à ses lèvres sa tasse de thé au jasmin encore fumante. Les premiers flocons de neige venaient de s'écraser sur les vitres. Un fin et délicieux sourire illumina son visage. Très lasse, elle ferma les yeux et s'endormit.

 

                                                       ***

 

Le commissaire Georges Frémont se servit un verre d'eau, puis il mit dans sa bouche un comprimé et avala cul sec le tout. C’est en sortant de son bureau qu’il interpella Labastide.

- Avez-vous vu l'inspecteur ce matin ?

- Non commissaire, il devait emmener sa cocotte chez Mathurin, car il n'arrivait pas à régler comme il le voulait le ralenti de son moteur. Entre nous, il était temps, car cela commençait à jouer sur son humeur. Savez-vous qu'il maugréait contre lui-même tout en déambulant dans le commissariat et qu’il monologuait quand il était seul dans son bureau, du jamais vu…monsieur le commissaire, du jamais vu ! Encore une semaine comme cela et le pauvre devenait fadaou…oui, fadaou !

- A par cela, rien de spécial, meurtres, vols, plaintes, accidents, suicides ?

- Non, rien. C'est plutôt calme en général les journées précédant Noël.

- Qui est de garde cette nuit au poste ?

- Comme d'habitude, Alexandre et Roger le Quintal, les deux inséparables.

- Bien, je vais m'absenter une petite heure, mais je serais joignable au laboratoire du docteur Swiff. N'hésitez pas à m'appeler en cas de besoin.

 

- Dis Laurent, tu crois qu'un jour ces deux-là ils vont s'unir pour le meilleur et pour le pire ?

- Peut-être, mais cela ne nous regarde pas, aussi, passons maintenant si tu le veux bien, à des choses plus terre à terre, mais néanmoins sérieuses. Si nous faisions comme chaque année à cette période notre petit pari ?

- Je suis prêt.

-Alors, je verrais bien cette année Alexandre et Roger le quintal se faire livrer un chapon farci aux châtaignes préparé par le père Cazneuve. Quant au dessert, il me semble qu’un framboisier de dame Boulange accompagné d’une bouteille de champagne rosé de chez Rosenberg seraient parfaits !

- Pour moi vois-tu, je crois que cette année ils vont commander un gigot d'agneau des Pyrénées aux haricots tarbais pour plat de résistance, mais attention, fait spécialement pour Roger par notre Zetzette nationale. Quant au dessert, il va devoir logiquement être léger, comme par exemple une mousse au chocolat noir recouverte de copeaux venant de chez La Guette, servie avec une bouteille de champagne Laurent Perrier cuvée grand siècle, elle-même accompagnée de crêpes dentelles de chez Brezec.

- Et l'enjeu, comme d'habitude ? Bien !

 

                                                      ***

 

Mathurin, un tournevis à la main, se retourna vers l'inspecteur.

- Voilà, c'est fait ! Veuillez maintenant inspecteur, avoir l’amabilité de poser délicatement sur le capot une pièce de monnaie sur sa tranche. Bien, maintenant, regardez-la ! Tremble-t-elle ? Non ! Cela vous démontre donc que le moteur de votre cocotte tourne de nouveau comme avant ! J'irais même dire sans fausse modestie...mieux !

- Me voilà enfin soulagé ! Vous venez avec ce simple mais difficile réglage, de me libérer d'un énorme poids. Figurez-vous que depuis quelques jours, je n’arrivais plus à dormir du sommeil du juste, ce qui avait comme conséquence de me rendre irritable, mais aussi bougon et qui plus est, de mauvaise foi. Cela avait pris une telle ampleur, que cette mauvaise humeur m'était devenue, même à moi, insupportable…vous vous rendez compte ?

- J'ai ressenti ce genre de choses plus d'une fois, croyez-moi. Il m'est même arrivé de me lever en pleine nuit, rempli de culpabilité, osant à peine tourner la clef de contact, sachant par avance ce que j'allais entendre. Là, n'en pouvant plus, la voyant souffrir le martyre, je rouvrais ma caisse à outils pour me remettre au travail jusqu'au lever du jour. Depuis, je n'ai jamais plus connu ce genre de souci.

- Combien vous dois-je ?

- Absolument rien. La confiance que vous avez placée en moi en venant ici soigner l'arythmie de votre vieille Vedette, me suffit amplement. Allez et à la revoyure inspecteur Fish ! J'oubliai, embrassez pour moi la petite Maud !

Hé, inspecteur, attendez ! Figurez-vous que cette nuit, j'ai deux lapins qui sont venus visiter mon jardin. Cela vous dirait ? Ils sont tous les deux dépecés et prêts à cuire.

- Mathurin, dois-je comprendre que maintenant ce sont les lapins qui vous voyant vieillir, poussent la compassion jusqu'à venir dans votre jardin se faire occire ?

- Peut être inspecteur, car depuis le temps que je braconne, il s'est créé un lien entre eux et moi. Alors, peut être que ne me voyant plus venir dans la forêt, ils se sont faits du souci et ils se sont dit :

« Bonne mère, pauvre Mathurin, esseulé dans sa petite maisonnette, qui ne peut ne plus venir nous voir, qu'est-ce qu'il va manger ? Allez, soyons solidaire et rendons-lui une petite visite amicale ! »

Pour être franc, j'ai moins de goût à braconner depuis que le vieil Étienne Labristol a été hospitalisé. Eh oui…cela va vous paraître peut-être bizarre, mais sans garde champêtre à mes trousses, braconner ne m'amuse plus. J’en suis même rendu à téléphoner chaque jour au personnel infirmier de l’hôpital pour avoir de ses nouvelles. Il se pourrait que moi aussi je lui manque, car si je compte bien, cela fait quand même plus de quarante ans que le bougre essaie de me prendre en flagrant délit de braconnage. Vous voyez inspecteur, eh bé, le jour où il décèdera, j'irai acheter mon lapin chez le volailleur, foi de Mathurin !

- Mathurin, si moi je fais de temps en temps du Fishisme, vous, vous venez de me donner là, une démonstration de Mathurinnisme de grande classe.

Vous êtes arrivé à me faire accepter un lapin « sûrement » de braconnage, en me racontant une histoire pour enfant de quatre ans, en y mettant un peu de nostalgie, une pincée de désillusion, un soupçon de compassion et pour parfaire le tout, un nuage de rédemption. De maître de la mécanique, des percolateurs, horloges et autres machines, vous allez pouvoir ajouter celui de Maître Mathurinnisme, ce qui vous ouvre de nouvelles et grandes perspectives, si vous décidez de ne plus braconner. Étant bon public et pour vous êtes agréable, mais aussi pour faire plaisir à Maud, j’accepte le cadeau. Je vais même aller jusqu’à le lui cuisiner comme elle l'aime, c'est à dire à la crème, avec de la moutarde et des champignons. Pour l'accompagner, je verrais bien une bouteille de Château du Plantain cuvée Robespierre de 1969. Car entre nous, en toute objectivité, je ne vois pas quel cru pourrait un jour supplanter cette pure merveille ?

- Inspecteur, vous ne seriez pas un tantinet chauvin...par hasard ?

 

                                                        ***

    

 Pendant ce temps, à Montreau Saint Exes, petite ville en pleine expansion, située à vingt-cinq kilomètres d'Athénien sur Orzolle, les dirigeants de la société Arpent & Réjac, nouveaux propriétaires du terrain vague situé le long de l’ancienne voie du chemin de fer, se réunissaient avec leurs actionnaires pour discuter de leur futur projet.

 

 

- Messieurs, nous avons finalisé la première partie de notre projet. Les bulldozers vont bientôt quitter le chantier. J’ai donc l’insigne honneur de vous annoncer que l'ancienne décharge publique n'est plus ! Tout est prêt pour commencer la construction de notre nouveau complexe commercial ! Comme vous le voyez sur ce plan, tous les locaux ont déjà trouvé preneurs. Les sommes versées au titre de l'acompte par nos acheteurs, s'élèvent à un peu plus d'un quart du coût total de notre investissement. Je vous rappelle néanmoins que cet acompte, une fois encaissé, nous impose d'exécuter l'intégralité du contrat. S'il nous fallait rompre celui-ci avec un ou plusieurs de nos acheteurs, il nous faudrait, soit trouver un arrangement à l'amiable, soit aller en justice, ce que nous n'envisageons même pas. Cependant, nous risquons d'avoir quelques défections chez nos clients, mais les injonctions et les assignations devant la juridiction de proximité ou du tribunal d'instance, peuvent obliger ceux-ci à payer les restants dus, ainsi que les intérêts au taux légal depuis la mise en demeure et au surplus, les frais d'huissier de justice et de procédure qui sont à leur charge.

Messieurs, le premier coup de pelle aura lieu dans neuf jours. Nous prenons donc rendez-vous pour le seize Janvier à huit heures précises. Un apéritif vous attend dans le hall, si vous voulez bien nous précéder.

- Monsieur Arpent, vous ne leur avez rien dit pour la maison ?

- Paul, pourquoi voulez-vous que je les mette au courant de ce petit contretemps sans réelle importance. Nous pouvons commencer les travaux, n'est-ce pas cela le principal ?

- Oui, certes, nous le pouvons, mais sa maison et son terrain sont quand même situés sur la fin de l'avant-dernière portion du terrain. Si nous n'en faisons pas l'acquisition rapidement, nous nous exposons en cas de non-respect du contrat initial et de refus d’arrangement à l'amiable avec les acquéreurs des locaux situés sur cette partie, à être condamnés à les indemniser non seulement des préjudices matériels subis, mais aussi à payer des dommages et intérêts pour préjudice moral et financier. Cela aurait pour effet de diminuer considérablement, voire d'annuler les bénéfices que sont en droit d'attendre nos actionnaires, vu que nous ne pourrons plus réaliser ce projet dans son intégralité. Il nous est encore possible de faire machine arrière, car je n'ai pas encore déposé à la banque les chèques des acomptes. Étant prévoyant de nature, j'ai fait ajouter heureusement cette clause suspensive et j'en ai personnellement informé chaque acquéreur. Il vous reste huit jours, pas un de plus pour régler ce petit contretemps comme vous le nommez. Je vous aurai prévenu, maintenant la balle est dans votre camp.

- Je gère Paul, je gère, ne vous inquiétez surtout pas.



 
                                         La suite en janvier 2019

 

 Illustration de la page :  Trottinette  

 

 

Le code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L.122-5° et 3° a, d'une part, que les << copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privés du copiste et non destinées à une utilisation collective>> et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, << toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit cause et illicite>> (art L 122-4)

Cette représentation ou reproduction par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L335-2 et suivant le Code de la propriété intellectuelle.

 

 

 


 
 
posté le 16-12-2018 à 16:30:28

Le stylo du maçon

                                              

                                                  Germain Piéton 

 

 

                                   Le stylo du maçon 

                                           

 

  

                          

 

                                  
                                Chapitre 1

                                                    

 

                                                             

 

Il nous est arrivé à tous au moins une fois dans notre vie, de nous souvenir d’un fait anodin, mais qui a retenu notre attention. Celui que je vais vous conter en est un.

C'était un soir de fin de semaine, un samedi pour être plus précis. J'avais été invité par des amis à passer le week-end dans leur magnifique mas provençal, situé dans une petite ville du sud de la France, pas trop loin de la mer et à deux heures de route des premières pentes neigeuses.

Même si nous étions au mois de janvier et que l'autre partie de notre beau pays était dans la brouillasse et dans le froid polaire, ici, aux terrasses, c'était le soleil, la chemisette et le pastis. Bref, le paradis, avec la fougasse en plus. 

Ne voilà-t-il pas que je digresse déjà comme le font ici tout naturellement à longueur de journée les autochtones, certes, différemment, car eux n'ont pas besoin de boire six pastis pour parler avé l'accent et l'exagération obligée de tout méridional digne de ce nom.

 

 C'est donc en essayant de parler le Pagnol avec un noyau d'olive verte dans la bouche et, dans la main un verre rempli d’un liquide jaune pâle où flottaient deux pauvres glaçons candidats à la noyade, que je me retrouvai tout à coup par je ne sais quel miracle, sur la banquette arrière d'une vieille voiture américaine de couleur jaune citron, conduite par deux cow-boys bardés de tatouages.

J’ai réalisé ce soir-là, que la façon de compter le temps et les distances différait de beaucoup avec d'autres régions situées sur le même méridien. 

Pourtant, la méthode est on ne peut plus simple. Il vous suffit de mettre deux beaux glaçons dans un verre et de les laisser se noyer lamentablement dans votre pastis, pour savoir que vous venez de rouler une bonne quinzaine de minutes et de faire à vue de nez six petits et sinueux kilomètres, qui vous rappellent à chaque virage que vous avez sûrement des problèmes de déséquilibre au niveau de l’oreille interne.

Arrivés à destination et n'ayant pas vomi, mes deux amis, devenus entre temps de vrais cow-boys chapeautés sans que je m'en aperçoive, nous aidèrent moi et mon restant de ''jaunet'' à nous extirper tant bien que mal de la Buick Electra de 1960.

 Est-ce le portage viril de mes deux amis qui me fit survoler le parking à une vitesse superluminique…franchement, je n’en ai pas souvenance. En revanche, je me souviens très bien qu’après avoir été dévêtu manu-militari, je me suis retrouvé assis sur une chaise dans une salle immense où se trouvaient rassemblés des hommes et des femmes de tout âge, portant tous comme couvre-chef un chapeau de cow-boy et bottés d'une paire de santiags.

J'avais déjà vécu une situation similaire, mais il y a fort longtemps, lors d’une filature où je m’étais retrouvé être la seule personne en slip de bain au milieu d’un bassin de baigneurs naturistes. Et là, apparemment, bis repetita, car j'avais beau scruter de tous les côtés, j'étais indubitablement le seul à ne pas avoir respecté le code vestimentaire.

Je décidai donc de me fondre dans la masse, ce qui, vu le nombre de personnes, deux cents environ, allait être un jeu d’enfant. Mais, ne sachant pas vraiment vers où me diriger, je choisis par prudence, vu que l’effet des jaunets ne s’étaient pas encore dissipés, de rester sagement sur ma chaise.

Perdu dans mes pensées, cherchant du regard mes amis, je sentis soudain une mains large comme une paire de pataugas me congratuler d'une tape amicale et chaleureuse sur mon épaule gauche qui se remettait doucement d'une intervention chirurgicale.

 

Faisant volte-face, je me retrouvai face à un grand gaillard joyeux et plein d'entrain qui, le regard franc et droit me dit :

 

- Avé l'estranger ! Tu t'es trompé de salle l'aoustin[1] ? Je déconne ! Ne fais pas attention, car il paraîtrait que je suis un peu babalu[2], mais rassure-toi, pas dangereux !

 Dis-moi le pied tendre, tu es venu ce soir bader les danseuses ou apprendre les rudiments de le danse country ?

Tiens, comme tu m’es sympathique, je t'offre une bière de bienvenue que je vais même aller te chercher !

 

 Dubitatif, j’interpellai mon voisin de droite.

 

- Excusez-moi, pourriez-vous me dire quel est le prénom de ce monsieur qui vient de me parler et de se lever je vous prie ?

- Silvio, mais nous l'avons surnommé, El Pinto !

- Ah…et pourquoi ce surnom ?

- Restez à cette table et je vous promets que vous allez passer une soirée inoubliable. Car El Pinto ce n'est pas la vie, ce sont plusieurs vies dans un seul homme. Je vous souhaite une bonne soirée.

 

 Quand je me retournai, mon nouveau compagnon de soirée revenait avec deux énormes chopes de bière.

 

  - Amigo, me dit-il, voilà une bière des Grillonnettes bien fraîche et bien remplie ! Allez…santé !

 

 Pendant que je portais à mes lèvres la bière salvatrice, un homme s’approcha de notre table.

 

- Hé, El Pinto ! Tu pourrais sur un coin de table m'expliquer comment je dois faire pour avoir une bonne étanchéité ?

- Eh peuchère, essaie tout simplement de ne pas te faire trouer la peau, grand couillon ! Et pourquoi cette question l'ami ?

 - Vois-tu, je voudrais me mettre au travail et couler une dalle dans mon grenier.

- Pas de souci, assieds-toi ! Où ai-je encore rangé mon petitou de stylo ? Ah, le voilà, je ne m'en sépare jamais, vu que c'est un cadeau de ma Laurence, alors tu penses que j'y tiens.

Alors, ouvre tes yeux de Gobi[3] et regarde. Là, tu vois, tu as tes parpaings, il te faut donc…

 

J’écoutais les explications tout en regardant les dessins avec beaucoup d'intérêt, vu que ceux-ci, bien que fait à main levée était d'une précision impressionnante.

 

 Mes deux compagnons du devoir étant occupés, je profitai de l’aubaine pour aller m’acheter un petit en-cas au bar, afin d'éponger mon trop plein de jaunet.

Tout en mangeant mon sandwich, je me dirigeai vers le stand qui vendait des vêtements, chapeaux de cow-boy et autres objets et gadgets western.

Ne me demandez surtout pas pourquoi, vu que je ne saurais vous le dire quelques minutes plus tard je me suis retrouvé dans les toilettes pour personnes handicapées, afin d'y ajuster mon Stetson, ma chemise western, ainsi qu’une paire de santiags en peau de serpent, certes, pas vraiment données, mais qui allaient s'avérer une fois enfilées, aussi agréables que la paire de pantoufles que l'on chausse quand, fourbu on rentre le soir dans sa petite maison douillette.

 

- Je vois monsieur que le style country vous sied à merveille ! Je dirais même qu’il vous donne fière allure en ajoutant à votre charme naturel, un petit plus qui à n'en pas douter devrait attirer les regards de notre gent féminine, fort nombreuse dans ce genre de soirée.

- Moi, ce que je vois, c’est que vous êtes surtout un sacré flatteur ! Mais je dois reconnaître que cette paire de santiags qui me rehausse légèrement, me permet pour la première fois de ma vie de contempler le sommet de certains crânes et donc de voir le monde différemment. Allez, je vous prends le tout. Auriez-vous un grand sac pour que je puisse y mettre mes modestes effets de pied tendre je vous prie ? Je vais vous laisser quelques instant, car je dois impérativement aller libérer ma vessie. J’en profiterai pour ajuster à ma convenance mon nouveau chapeau.

- Allez-y, prenez votre temps, je vais de mon côté m’occuper de vos effets. 

 

 L'inspecteur ayant gagné quatre bons centimètres, se mit à marcher comme Jefferson Campbell, lorsqu'il fut élu vice-président dans l'état du Wyoming et qu’il monta à la tribune faire sa première allocution, qui allait devenir une référence pour bon nombre d'hommes et de femmes politiques des générations futures.

C'est au moment où il ajustait tout en marchant son nouveau Stetson, qu'un cri strident venu tout à coup des toilettes pour hommes le fit sortir de son petit nuage, descendre de son cheval, faire quatre pas et pousser la porte des toilettes.

 

Devant lui un corps que l'on pourrait définir de volumineux gisait sur le sol, le regard fixé en direction du plafond. Il s'en approcha, posa un genou au sol et tout en relevant avec son index gauche son nouveau chapeau, il retira de l’œil de la victime avec son mouchoir, afin de ne pas y laisser ses empreintes, un stylo tout sanguinolent.

 Un petit attroupement s'étant formé autour de lui, il sentit qu’il allait lui falloir rapidement maîtriser cette foule qui, à tout moment, pouvait non seulement grossir en nombre, mais surtout devenir hystérique et saccager encore plus la scène de crime.

 Il allait donc devoir accepter d’écourter ses vacances, car il était bel et bien face à un meurtre et, qu'il le veuille ou non, il était avant tout flic et inspecteur de surcroît.

 

 Il se releva promptement en brandissant sa carte d'inspecteur de police, tout en intimant l'ordre à la foule de sortir et de regagner la salle de danse.

 

 Hooked on country, morceau de musique mythique faisait entendre ses premières mesures, rappelant l'ouverture du bal. La piste déserte se mit à fourmiller de danseurs qui, oubliant dans l'instant le meurtre des toilettes pour hommes, se mirent à exécuter leur premier pas de danse tout en tapant dans leurs mains.

- Dites ! Oui, vous monsieur ! Connaissez-vous un certain Silvio ?

- Bien sûr, qui ne le connaît pas ?

- Moi ! Pouvez-vous je vous prie, aller le chercher ?

- Bien sûr ! Et s'il me demande comment s'appelle la personne qui désire le voir, que dois-je lui répondre ?

- Dites-lui simplement que c’est son voisin l'estranger[4], il comprendra. Je vous remercie.

« Eh bé, se dit-il : mon petit Marc, je ne sais pas où tu viens de mettre les pieds, mais quelque chose me dit que tu n'es pas sorti de la fange mon garçon ! »

 

- Ah…Silvio, approchez, vous ne craignez plus rien vu qu’il est mort. Dites-moi, vous pourriez me prêter votre stylo ?

- Bien sûr ? Où l'ai-je encore fourré ce foutu stylo…macarel !

- Prenez votre temps, nous ne sommes pas pressés ! Monsieur…oui, vous ! Quelqu'un a-t-il appelé le commissariat de police ?

- Oui monsieur, ils arrivent incessamment sous peu.

- Pourriez-vous me rendre encore un petit service en interdisant l'accès de ces toilettes. Je vous remercie.

Alors Silvio, ce stylo, il arrive ! Mais suis-je bête, vous ne pouvez pas l'avoir sur vous, puisque c'est moi qui l'ai ! 

-  Comment tu as fait, tu n'es pas revenu à la table ?

- Avant toute chose Silvio, il est clair que nous allons être contraints dorénavant, vu la situation, de nous vouvoyer.

En second, regardez bien ce que je vais vous montrer et dites-moi si le stylo que j'ai dans la main est bien le vôtre ?

- Oui, je pense ?

- Vous pensez, ou vous en êtes sûr ?

- Écoute l'estranger, pardon, écoutez monsieur l'estranger, il vous suffit pour le savoir de dévisser le bouchon et de le retourner tout bêtement, en prenant soin, avant, de mettre votre main en dessous.

- Oui…et pourquoi ?

- Eh bé, tout simplement, parce-que s’il y a un petit morceau de papier mâché à l'intérieur du capuchon, alors logiquement, vu le changement de gravité occasionné par la petite « basculette » que vous allez lui faire faire, il devrait tomber...peuchère !

- C'est cette petite boule là ?

- Cela en effet lui ressemble. Mais pour en être plus sûr, si j'étais vous, je la ferais analyser et ensuite je la comparerais à celle de ma salive, comme cela vous saurez immédiatement fixé. Vous avez-vu le Silvio, il n'a pas la cervelle d'une carangue[5]…hè !

- Silvio, vous rendez-vous compte de ce que vous êtes en train de me dire ? Vous venez de m'avouer que c'est peut-être votre stylo que je viens de retirer de l’œil de ce pauvre bougre !

- Ce n’est pas un pauvre bougre, mais Olivier, souvenez-vous, le gars à qui j’ai fait un dessin sur le rebord de la nappe quand vous étiez à côté de moi !

- Et vous le connaissiez bien ?

- Eh bien sûr que non que je ne le connais pas bien ! Avant il venait au bal avec son épouse, mais je crois que la pauvrette a eu un accident, alors depuis peuchère, il y vient tout seul, voilà, c'est tout ! En général on se boit plusieurs coups dans la soirée, d'ailleurs pas les mêmes et on se raconte toutes sortes histoires, puis on danse un peu et je re picole…et lui il Schweppes, la fête quoi !

[6] inspecteur ! Voilà mon sauveur qui arrive !

 

- Messieurs, bonsoir ! Bien content et soulagé de vous voir. Permettez-moi de me présenter. Inspecteur Marc Fish du commissariat d’Athénien sur Orzolle. Je suis en vacances chez des amis en haut du petit bois des trois futaies.

 Voilà l'arme du crime, ainsi que son probable propriétaire qui est ici debout devant vous ! Si vous avez besoin que je vienne témoigner, ce que je comprendrais fort bien, je passerai avec plaisir demain matin au commissariat.

Je vais maintenant vous redonner le bébé et rejoindre mes amis qui doivent se demander où j'ai bien pu passer.

Chers collègues, je pense que les spécialistes de votre police scientifique ne vont plus tarder, aussi vais-je vous laisser œuvrer en paix. Je vous souhaite le bonsoir !

- Attendez ! Lespinet et Fantefiche, empêchez cet homme de quitter les toilettes !

- Mais, je viens de vous dire que j’étais de la maison ?

Monsssieur, sachez qu'ici en ce lieu, personne ne vous connaît et que c'est pour cette raison fan de chine[7], que vous allez arrêter de faire le petit cake et me montrer immédiatement une pièce d'identité, ou mieux encore, votre carte de policier qui me prouverait que vous êtes de la maison Galline et Gallinette !

- Voilà ! Cela vous suffit-il…commissaire je suppose ?

- Exact, Commissaire Janvier ! Inspecteur Marc Fish, sachez qu'à partir de maintenant, vous êtes considéré dans le cadre de cette enquête non seulement témoin, mais aussi et surtout comme un sussseupect potttentiel !  Donc, je vais vous demander d'avoir l'amabilité de nous suivre au poste de police et de tenir compagnie à notre Silvio qui, comme tout le monde le sait ici, ne ferait pas de mal à une mouche ! Mais qu’il serait néanmoins capable de tuer un bœuf avec un seul de ses poings.

 

- Arrêtez, Monsssieur le commissaire, vous me flattez beaucoup trop ! Si vous continuez, je vais finir par rougir comme une jeune vierge effarouchée. Déjà, il vous faudrait rétablir la stricte vérité, en expliquant à l’inspecteur comment les faits se sont réellement déroulés. Pour commencer, ce n'était pas un bœuf, mais un petit veau de six bons mois qui s'était échappé et qui allait dans sa course folle, si je ne l'avais pas arrêté, renverser puis piétiner un berceau d'enfant ! C'est bien la vérité Monsssieur le commissaire…n'est-ce pas…vous ne pouvez pas le nier non d'un coyote !

- Silvio, il c'est quand même avéré après enquête des agents de police diligentés sur place, que le berceau était vide !

- Étais-je sensé le savoir, moi…hè ? 

- Messieurs, nous allons clore pour l'instant cette petite discussion et nous diriger, si naturellement vous le voulez bien, vers la sortie, où nous attend derrière la porte de secours le piadier à Bernard-l’hermite[8]. Si vous voulez bien vous donner la peine de nous précéder…

Lespinet et Fantefiche, un de vous deux va allez faire un appel à témoin au micro, quitte à leur casser un brin l'ambiance. Débrouillez-vous, mais trouvez-moi la personne qui a découvert l'homicidé. Dès que vous l'avez, demandez-lui si elle accepte de venir dans mon bureau. Il se pourrait qu'elle ait vu des choses sans pour autant y avoir prêté attention. Voyez aussi l'exposant qui vend des trucs country. Demandez-lui combien de temps il s'est passé entre le moment ou l'inspecteur a quitté son stand et les cris venus des toilettes.

Pêchecouilles ! Attends avant de les emmener dans le piadier à bernard-l'hermite !

Inspecteur Fish ! C’étaient les cris d'un homme ou d'une femme dans les toilettes pour homme ?

- D'une femme, mais il n'y avait personne quand j'y suis entré.

- Êtes-vous allez au moins voir dans les deux cagadous ?   

- Là, vous marquez un point ! Il y avait la porte de celui de gauche qui était entrebaîllée, mais il n'y avait personne à l'intérieur. Quand à celui de droite, maintenant que j'y repense, il était fermé, mais pas verrouillé.

- Donc, il est possible que l'assassin s'y soit caché et qu'il ait attendu tranquillement que la foule envahisse le lieu pour en sortir discrètement et se mêler à celle-ci ?

- C'est en effet commissaire, une des possibilités envisageables.

- Sacré sang-froid quand même, ne trouvez-vous pas le cow-boy ?

 

 L’inspecteur allait répondre, quand arriva un homme imposant, ayant pour tout vêtement un short et une chemisette Hawaïenne.  

 

- Ha ! Docteur Desgros, vous voilà enfin ! Pourriez-vous avoir l'amabilité de demander à vos spécialistes de porter une attention toute particulière à ce cagadou[9] .

- Eh, ô, Janvier, on commence par dire bonsoir quand on a ne serait-ce qu'un minuscule grain d'éducation !

Dites-moi, pendant que nous sommes presque seuls, votre cafetière, elle ne chauffe pas trop sous le peu de cheveux qui vous reste sur la cougourde[10] ? Parce qu’il va être temps que vous compreniez que ce n'est quand même pas vous qui allez m'apprendre à faire mon boulot…  ?

Vous, le roi des anisés, le culbuto des soirées, le sabreur de champagne, le dompteur de palombes en volière ! Mais je me fatigue là, que dis-je bonne mère, je m'escagasse, oui…monsssieur, je m'escagasse[11], et en plus je le sais fan de chichourle !

 Allez, maintenant, foutez-moi le camp et emmenez votre collègue du sud-ouest visiter votre bar à pharmacie si vous voulez vraiment le surprendre. Quoi que, vu son profil psycho-morphologique, il n'a pas non plus une tête à sucer des glaçons en formes de cubes. Cela nous promet de belle soirée en perspective, à condition que ce ne soit pas lui le meurtrier ?

- C’est bon, vous avez fini de rouscailler le vieux grueille[12] ?

 

 

                                          ***

 

                                   Chapitre 2

                       

 Le commissariat de Lagarrigue de Saint-Preux était situé en plein centre-ville, sur la grande place Saint André de Tournefeuille, à deux pas de la mairie, de l'église, du cimetière et du tribunal de grande instance, qui lui-même juxtaposait la Clinique Boursicot et la banque Olivette & Chapotot, qui elle-même était voisine du magasin des pompes funèbres.

L'inspecteur, assis à côté de Silvio sur un des deux bancs en bois du panier à salade, regardait par la vitre grillagée défiler cette ribambelle de construction, toutes restaurées, datant à vue nez du XII et XIII siècle. Ici, comme chez lui, il ne pouvait que rester en « émerveillance » comme il aimait le dire, devant tant de beauté architecturale.

Le moyen-âge était à ses yeux la période la plus riche de l'histoire de France. Lui, le féru des férus de cette époque, n'en finissait pas d'être surpris par les richesses les plus diverses qu'il avait laissées derrière lui.

 

- Eh bé, par toutes les ventrèches du père Constant, j'avoue être espanté ! Quand je pense que vous êtes capable de faire des phrases aussi longues qu'un autoroute pour dire que le boulanger est au coin de la rue ?

 Là messieurs…chapeau ! Cette place est une pure merveille, un bijou de concentration, de services, pouvant engendrer un gain de temps énorme !

Imaginez ! Vous naissez à la clinique Boursicot, à peine sorti on vous déclare à la Mairie, puis sur la lancée on vous baptise à l'église Sainte-Thérèse-de-l’enfant-Jésus. A la sortie de celle-ci, sur le chemin du retour, on vous ouvre un compte en banque chez Olivette & Chapotot.

Pas couillon, vous laissez le cimetière et les pompes funèbres derrière vous, car comme tout un chacun, vous n'êtes pas pressé de venir vous y reposer. Mais néanmoins, vous connaissez son emplacement ainsi que celui du tribunal car, à moins d'avoir eu la chance de tirer le bon numéro, vos parents risquent fort après quelques années de vie commune heureuses et harmonieuses, de se séparer, pour enfin devenir comme bientôt dix-huit pour cent de la population nationale actuelle, une famille monoparentale.

 

- Voilà inspecteur, ce que j’appellerais une Fishanalyse, pleine d'humour, qui colle à merveille avec le personnage que décrivent depuis quelques années maintenant les journaux de votre Languedoc natal. Votre club de fans y est paraît-il en pleine expansion, grâce au forum des lecteurs de Mademoiselle Géraldine de la Fos de L’Écrin, la Stringer du Quotidien du matin, qui en a été l'initiatrice. Elle aurait paraît-il fait augmenter le tirage du lundi de plus de vingt pour cent, ce qui n'est quand même pas rien !

 

 Je dois reconnaître, sans vouloir pour autant faire montre de chauvinisme, que le jeune Jean-Pierre Viennois, un lecteur tout droit issu de notre beau et incomparable département du Var, y a assurément contribué. Car le minot y est devenu au fil du temps un intervenant incontournable, puisqu’il apporte dans le club des lecteurs un plus, en nous distillant chaque semaine une petite partie d’enquête que vous avez déjà résolue.

 C’est ce qui m'a amené à souscrire un abonnement à ce journal. Avouez qu’il est doué ce foutu gamin. Car, l’air de rien, il est arrivé à intéresser un commissaire à la carrière bien avancée à attendre l'édition du vendredi, afin de connaître la suite de l'enquête en cours. Fatche de, il est doué le gamin, croyez-moi, il est doué !

 

 Inspecteur...surtout ne le prenez pas mal, mais je vous imaginais un peu plus grand de taille et habillé plus sobrement, disons, plus classique. Eh oh, ne faites pas cette tête de bourriche d’huîtres…je plaisante ! Mais il faut quand même avouer que sans votre Borsalino, votre paire de Paraboot, votre vieux duffel-coat et votre petit chien truffier Édouard courant derrière vous, il ne serait pas évident, même pour les sardines du port de Marseille pourtant fortement physionomistes, de vous reconnaître ! Je plaisance inspecteur, c'est une boutade…fan de chichourle ! Bon, autant vous le dire tout de suite, il va falloir vous y faire, car j'ai la vague impression que vous êtes chez les fadas pour plus longtemps que vous le pensez !

 

 Tu ne dis rien Silvio ? Dis-moi, tu fais le mort ou tu fais une nono[13] à te faire péter les narines pour cuver les packs de bière que tu t'es ingurgité depuis ce matin ?

- Ni l'un ni l'autre commissaire, il...je...je crois qu'il est tout simplement mort dans son sommeil !

- Pêchecouilles, arrête de tourner immédiatement autour de cette place, car je commence à avoir le vire-vire[14] et stop-moi ce fourgon, bordel ! Arrête-le te dis-je !

 Nom de dieu de nom de dieu, ce n’est pas possible !

Croyez-le où non inspecteur, mais je viens de perdre mon meilleur client ! Car, plus fidèle que Silvio, il n'y avait pas, c'était un régulier, un vrai, qui n'avait jamais enfreint la règle : boire, oui, mais jamais en dehors des zones réglementées par le commissaire Janvier.

 Si vous saviez combien de fois quand j'étais simple inspecteur je l'ai arrêté en état d'ébriété avancé, voir plus qu’avancé…je ne les compte plus. Combien de fois suis-je intervenu lors de parties de poker qui tournaient mal, car ce gros couillon, naïf mais au grand cœur, se laissait plumer comme un jeune pigeon… Ou alors, c’est sa Laurence qui ne le voyant pas rentrer au petit matin, folle d'inquiétude, ne sachant que faire, me téléphonait pour savoir si je l'avais bien coffré et mis pour la nuit dans sa seconde maison, la cellule numéros six, qui à la longue était devenue la sienne. Il y était bien traité vous savez, on lui mettait une pitchounette[15] de cuvette pour qu'il puisse vider son trop plein de bile, ainsi que de l'eau pétillante en bouteille, car le petitou ne supportait que celle-là.

Quant à son matelas, il avait fini par apporter le sien, car tout costaud que vous le voyez, eh bé il était fragile du dos et des genoux notre Sylvio ! Il faut dire que depuis son plus jeune âge, je crois qu'il avait à peine quatorze ans, il travaille, vous vous rendez compte…il travaille ? Et attendez, tous les jours, du jamais vu dans notre région inspecteur !

En plus, pas n'importe quel travail ! Silvio, Monsssieur, c'était ''Le'', je dis bien ''Le'' maçon-carreleur-étanchéiste ! C'est lui qui a étanchéisé toutes les maisons de cette place que vous avez sous vos yeux ébahis.

Messieurs, je vous autorise à les fermer et à vous recueillir devant l'immensité du travail accompli. Sachez pour votre information que ce métier peut foutre en l'air même un néandertalien comme lui. Je suis triste inspecteur, profondément triste. Un comme Silvio, c’est exceptionnel si on a la chance d’en avoir un dans toute sa carrière, vous comprenez ?

Il a suivi mon ascension indirectement, en allant, vous n’allez peut-être pas le croire, jusqu'à se faire coffrer exprès, pour être là le jour où nous avons fêté au poste ma nomination de commissaire. Vous en connaissez beaucoup qui feraient ça…vous ? Non Monsssieur, non ! Un homme comme lui méritait que l'on lui fasse une carte de fidélité...oui Monsssieur, une carte de fi-dé-li-té !

- Je vous comprends et je compatis, car ce genre d'hommes, je dirais de personnage bon vivant, joyeux, sans une once de méchanceté, est souvent plein de surprises. On finit par penser, comme ils font partie de notre quotidien, qu'ils seront toujours là, nous apportant quelque part notre pain quotidien grâce à leur fredaines multiples et répétées. C’est ainsi qu’ils finissent par rentrer dans notre vie indirectement et à faire partie de notre famille.

-Arrêtez inspecteur Fish, s'en est trop, je crois que je vais pleurer.

- Vous faites du bruit quand vous pleurez commissaire ?

- Pourquoi ?

- Parce-ce que fatche de con, si vous faites trop de bruit vous risquez fort de le réveiller votre gros nounours ! Lalala…olivettes et oliviers, fougasses et pied de nez !

Macarel ! Mais réveillez-vous les « Pastagatistes » ! Car votre ange Bouffarel[16] a encore de belles nuits devant lui pour cuver et ronquer dans sa cellule numéro six, croyez-moi !

Vous allez même pouvoir les commander vos cartes de fidélité et même en faire imprimer une bonne centaine d’avance !

Cela étant dit, nous pourrions maintenant avec votre bénédiction commissaire, rendre une petite visite amicale à ces bouteilles cachées, dont le médecin légiste m'a parlé. Je sens qu’elles nous attendent prêtes à être patchéguées[17], vidées dans l’allégresse et la joie ! Allons de ce pas fêter la Saint Innocent, qui vous va comme un gant !

 

- Mais Monsssieur l'Audois, vous êtes une vraie calamité ambulante, que dis-je, un Machiavel en puissance !  Je constate aussi que vous apprenez fichtrement vite, très vite même !

Mais peut-être que vous venez de nous servir tout simplement ce que le jeune Jean- Pierre Viennois appelle une Fisherie !

Je vais donc essayer à mon tour de trouver une définition qui sera la plus adaptée au traumatisme que vous m’avez fait subir, si naturellement vous me le permettez ?

- Faites commissaire, je suis tout ouïe et surtout impatient de l'entendre !

- Bien, alors je me lance : « Faire passer ses interlocuteurs d'un état de grande tristesse et désarroi à celui de joie et de bonheur, en se servant pour cela de la théorie de relativité émotionnelle. 

Alors…qu'en pense le seigneur du Fishisme ?

- Que cette citation Janviesque est excellente, j'irais même jusqu'à vous demander l'autorisation de m'en resservir quand une opportunité se présentera.

 Pourrai-je citer le nom de l'auteur ?

- Monsssieur, vous ne pourriez me faire de plus beau cadeau, avant que je vous fasse à contre cœur, croyez-le bien, incarcérer à la prison des Baumettes… Remettez-vous, ce n'est qu'une simple galéjade...rien de plus… Ha ! ha !

 

 Maintenant, il va nous falloir reprendre chacun notre place et notre rôle, ce qui veut dire pour vous, celui de témoin et de suspect.

 En attendant que notre Silvio se réveille, je vous propose de venir goûter un petit pastaga artisanal de derrière les fagots, de chez Mama Boufflone, bien évidemment accompagné avé de l'eau du puits qui, vous allez le constater, a juste la température et le potentiel d'hydrogène parfaits pour vous refaire l'équilibre hydrique en quelques verres.

 Mais, pour apprécier un pastis…un vrai, il faut avant toute chose trouver un endroit loin du tumulte de la ville qui soit, ni trop chaud ni trop froid, je dirais tempéré, où même une mouche aussi folle soit-elle, n'oserait venir s'y poser.

 Et ici, comme vous pouvez le constater, c'est le lieu idéal ! Pas de téléphone qui risque de sonner, ni personne qui puisse venir nous déranger, car à par moi et Lespinet, personne d'autre n'en a les clés. Écoutez ce silence, sentez cette fraîcheur reconstituante tout en humant cette odeur d'anis qui empli cette cellule de dégrisement. N'est-ce pas le lieu idéal ?

Je viens seulement de réaliser que je vais avoir l'immense plaisir d'être en tête à tête avec vous, ce qui va vous donner tout le loisir de me délivrer vos premières impressions sur ce meurtre peu commun. Mais aussi, et ce n'est pas rien, de déguster quelques pastis en votre compagnie, tout en vous gardant en visuel ! Alors, elle n'est pas belle la vie ?

 

                          La suite en janvier 2109

 


[1] Petit poulpe du mois d'août

[2] Individu naïf, un peu couillon.

[3] Petit poisson aux gros yeux.

[4] L’étranger

[5] Poisson océanique

[6] Regardez.

[7] Fan (enfant de) Juron pouvant exprimer toute sorte de vives émotions.

[8] Petite nasse métallique. Ici, fourgon de police.

[9] mot occitan signifiant toilettes.

[10] Courge (cucurbitacé)

[11] Se donner du mal.

[12] Déchets de table.

[13] Sieste.

[14]  Le tournis.

[15] De l’occitan pichoneta (« toute petite »)

[16] Nom donné à une personne joufflue.

[17] Toucher, tripoter.

 

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